Vignettes sur l’automne de la vie

ll y a toutes sortes d’automnes. Des automnes qui s’allongent en douceur. D’autres qui sont rudes et soudains. D’autres encore qui sont le prolongement des activités bourdonnantes de l’été. Et d’autres qui s’étiolent lentement, sans même s’en rendre compte… Je vous en présente quelques-uns, observés autour de moi.

Un homme âgé (80 ans passés) mais toujours alerte et curieux (il fréquente les librairies, les bibliothèques et a même appris comment bâtir un site Internet à plus de 75 ans), s’interroge sur son avenir! Il a l’impression d’avoir fait le tour de la vie urbaine (il a déménagé à Montréal à 70 ans, après avoir vécu toute sa vie dans une petite ville de 15 000 habitants), avec ses activités, ses sollicitations et ses réseaux. Il a besoin d’un nouveau projet qui le tire en avant s’il ne veut pas mourir à petit feu.

Plus jeune, il avait rêvé de devenir prêtre, mais la vie l’avait plutôt conduit vers un mariage heureux de 46 années et 7 enfants avant que son épouse ne meure subite- ment. Et là, octogénaire en mal de projet, il se demande s’il ne pourrait pas réaliser son rêve de jeunesse. Il entre donc en communauté, fait son noviciat et des études de théologie. Et sept ans plus tard, il est ordonné prêtre au soir de sa vie.

Parcours certes inhabituel ici, mais qu’une amie me dit beaucoup plus fréquent en Asie : des hommes et des femmes, ayant élevé leur famille et terminé leur vie profes- sionnelle, se tournent vers les monastères hindous ou bouddhistes pour consacrer les dernières années de leur vie à la spiritualité et à la quête de sens.

J’en tire une leçon de vie : il n’est jamais trop tard pour suivre ses rêves et se donner des projets, quels qu’ils soient. Il n’y a pas d’âge pour être « vivant », comme on peut « être mort » bien avant de décéder.

Un couple, lui autour de 70 ans et elle quelques années de plus, vient tout juste de «retraiter» vers une vie moins active. Jusqu’à récemment, ils continuaient d’habiter leur maison et de recevoir, tous les étés à leur chalet, un nombre incroyable d’amiEs, de familles immigrantes avec leurs enfants, ou d’autres personnes qui pouvaient profiter d’un moment à la campagne. Et l’un et l’autre s’impliquaient bénévolement dans certains organismes communautaires de leur région.

Mais le vieillissement finit par exiger son dû : un accident, une maladie, et soudainement on est rattrapé par son âge et il faut ajuster ses désirs à ses capacités. C’est alors le temps de bouger, sans attendre d’y être forcé alors qu’on n’en a plus l’énergie : vendre, déménager, réduire son espace et ses biens, partager ce qui devient superflu.

Maintenant, ils ont moins de réunions, voyagent moins, mais continuent quand même de s’impliquer, entre autres dans leur nouveau lieu d’habitation : de bien des façons, ils essaient de rendre ce milieu de personnes retraitées plus vivant, plus communautaire, plus participatif. Autre leçon de vie : on vieillit comme on a grandi; et même à plus petite échelle, on peut toujours contribuer à améliorer le monde.

Un ami, bientôt en âge de «retirer sa pension», a pris sa retraite volontairement il y a trois ans. Après une vie bien remplie de travail professionnel et d’engagement communautaire, et ses enfants ayant quitté la maison pour fonder leur propre famille, il avait le goût d’avoir un peu plus de temps à lui pour des projets d’écriture rêvés depuis longtemps.

Il s’est donné un cadre et des objectifs pour faire de sa retraite ce qu’il voulait vraiment : de l’exercice quotidien pour entretenir le corps et la santé, une période fixe d’écriture pour ne pas (trop) se laisser distraire par toutes les sol- licitations, un cours de philosophie à l’éducation permanente d’un cégep, mais aussi un maximum d’une vingtaine d’heures par semaine qu’il peut consacrer aux nombreux engagements, anciens et nouveaux, qu’il avait le goût de conserver sans pour autant s’y perdre sous pré- texte qu’il a maintenant tout son temps.

Ses projets ne se sont pas tous déroulés comme prévu, mais manifestement cette retraite «active» lui va à ravir. Je le retrouve chaque fois aussi «jeune» et enthousiaste que quand je l’ai connu dans la vingtaine. Pour lui, « l’âge d’or » c’est de vivre une vie citoyenne active à un rythme plus adapté, sans les obligations et les pressions du travail rémunéré, mais en choisissant les lieux et les tâches qui nous plaisent et dans lesquels on peut pleinement s’épanouir aussi longtemps que la vie et la santé nous le permettent.

Une dame vieille (83 ans, quand même), mais pas du tout une « vieille dame », sinon une « vieille dame indigne » comme dans le film de René Allio. Qui a eu divers problèmes de santé comme tout le monde, mais qui a décidé de ne pas se laisser arrêter par cela. Qui continue conduire son auto (vite), de faire ses courses et, jusqu’à cette année, de faire chaque semaine sa journée de bénévolat, partagée entre l’accueil à tous dans une église (pour permettre, avec une équipe, que celle-ci demeure ouverte toute la semaine) et des visites à quelques personnes malades ou handicapées.

Elle a essayé, il y a quelques années, après avoir vendu son condo (dont elle était une des administratrices), d’aller vivre dans une de ces tours construites spécialement pour des retraitéEs et des gens du 3e âge, avec plein de services adaptés allant de l’épicerie à la salle de cinéma, en passant par les salles de jeux et la chapelle. Mais elle ne devait pas être assez vieille pour ce type d’hébergement! Car même à près de 80 ans, elle a préféré déménager une nouvelle fois pour revenir au cœur du « Village », dans le Centre-Sud de Montréal, là où elle avait longtemps vécu et où « il y a plein de vie ». Manifestement, l’automne de la vie est, au moins en partie, celui qu’on choisit de se faire.

(Publié sur Les 7 du Québec le 29 août 2013)

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