Un autre regard sur Nelson Mandela

Je suis un nouveau collaborateur des 7 du Québec (depuis fin août 2013). J’ai donc tout à apprendre de son histoire, de son fonctionnement et de sa culture interne (sans compter celle de ses nombreux et fort différents collaborateurs).

De plus, j’estime passer déjà trop de temps devant mon ordinateur: c’est la raison pour laquelle j’ai toujours refusé d’entrer dans le monde des « réseaux sociaux », des débats viraux ou même dans la plupart des discussions suscitées par la fonction « commentaires » des blogues ou des sites Internet (de médias en particulier). Non pas que les débats soient inutiles (bien que le contenu de très nombreux « débats » ou commentaires soient peu éclairant et relève souvent plus du « chamaillage » que de la discussion), mais que les journées n’ayant que 24 heures, j’ai trop d’autres intérêts ou priorités pour en consacrer une partie à ces innombrables discussions.

Or plusieurs textes récents mis en ligne sur Les 7 du Québec portent sur Nelson Mandela et son héritage, dont les deux publiés aujourd’hui, 11 décembre: Je ne dézingue pas le mythe Nelson Mandela… de Allain Jules en « Actualité », et Nelson Mandela, dernier repos pour le héros des Bobos de Robert Bibeau dans « Les 7 au front ». Et plutôt que de les commenter… en commentaires, j’ai décidé de présenter mon propre point de vue, assez différent, dans ma propre chronique.

Je n’ai pas l’intention de débattre des faits, chiffres et arguments avancés par Allain et Robert. Je n’en ai pas le temps et, de toutes manières, là n’est pas mon propos. Je vais plutôt réfléchir à ce qui nous (y compris moi-même bien sûr) fait prendre telle position plutôt que telle autre, avant de présenter mon propre regard sur Nelson Mandela et son héritage.

Tout sujet d’observation peut être regardé d’une multitude de points de vue, chacun ayant son angle particulier, aussi réel et valable que tous les autres. Les personnages historiques n’y échappent pas, encore moins que tous les autres. Beaucoup des affirmations d’Allain ou de Robert sont fort probablement fondées (et je ne vise pas ici le fait qu’elles soient appuyées, ou non, par des sources citées en notes; car il faudrait aller valider, à leur tour, ces sources elles-mêmes). Mais elles n’expriment, tout au mieux, que certains des regards qu’on peut porter sur Nelson Mandela. Tout comme celui que je vais présenter à mon tour.

J’ai eu l’occasion de constater récemment, de première main, à quel point le jugement qu’on porte sur quelqu’un peut être influencé (quand il n’est pas totalement fabriqué) par les sources sur lesquelles on s’appuie ou même par une véritable « campagne de caractérisation » menée pour des motifs totalement intéressés (comme dans les campagnes négatives que mènent souvent les partis politiques pour diaboliser leurs adversaires). En organisant la visite à Montréal de Mère Agnès Mariam de la Croix, religieuse catholique melkite devenue l’une des principales porte-parole du mouvement MUSSALAHA (« réconciliation » en arabe) de Syrie, j’ai pu voir comment son image de « personnalité controversée » avait été fabriquée de toute pièce pour la discréditer auprès des grands médias et rendre aussi difficile que possible la diffusion de son message.

Évidemment, nous ne pouvons éviter, pour nous faire une opinion personnelle sur la plupart des sujets (surtout au niveau international!), de nous appuyer sur autre chose que notre connaissance ou notre observation personnelle. Nous devons faire confiance à des témoins, des journalistes, des « experts » qui ont vu à notre place, qui ont développé des connaissances que nous n’avons pas, ou qui proposent des analyses à partir de ce qu’ils ont eux-mêmes amassé comme informations. Tout revient donc à la question de « à qui pouvons-nous ou décidons-nous de faire confiance ». Et selon les sources que nous choisirons de suivre, nos conclusions sur un même événement ou un même personnage pourront varier considérablement.

Mais au-delà même de nos sources d’informations, l’angle d’analyse d’une même situation ou d’une même personnalité peut modifier considérablement notre jugement: si on analyse l’héritage de Nelson Mandela du point de vue de la géopolitique mondiale, de la liberté démocratique sud-africaine, de l’amélioration des conditions socio-économiques des Noirs ou de l’utilité respective de la violence ou de la nonviolence dans les luttes de libération, on va forcément arriver à des conclusions fort différentes!

Dans l’optique précise de tout ce qui précède, je remercie Allain et Robert de questionner nos éloges spontanés, enthousiastes et peut-être un peu trop faciles, du héros Nelson Mandela (même si je dois l’avouer candidement: ma réaction épidermique à leurs texte a d’abord été négative). Remettre les choses en perspectives, rappeler que pour une grande partie de la population noire, (presque) tout reste à faire, dénoncer l’hypocrisie de bien des panégyriques, cela est une contribution utile dans le concert de louanges.

Par contre, rappeler que Nelson Mandela ou l’Afrique du Sud post-apartheid n’ont pas mis fin au capitalisme, à l’impérialisme, à la domination de l’argent ou à la cupidité des humains est une évidence qui peut malheureusement faire le jeu du cynisme et s’avérer plus démobilisateur qu’engageant en faveur de la transformation nécessaire de notre monde.

Je vais donc brièvement rappeler pourquoi, à mon avis, Nelson Mandela est effectivement un homme exceptionnel, qui lègue à l’ensemble des humains un héritage précieux qui nous interpelle tous à relever nos propres standards d’humanité, de moralité et de service.

Son apport essentiel demeurera certainement d’avoir joué un rôle capital dans la transition (essentiellement) pacifique du régime institutionnalisé d’apartheid à un régime de démocratie formelle et d’égalité constitutionnelle pour tous les Sud-Africains.

Mandela n’est pas le seul « combattant pour la liberté » qu’a connu la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, ni même le combat de l’ANC! Il a certainement joué un rôle très important de leadership à l’intérieur de l’ANC, et plus largement en Afrique du Sud, depuis les années 50. Mais le combat des Sud-Africains contre la domination blanche date au moins du début du XXe siècle, avant même la naissance de Mandela.

De même, la « victoire » du peuple sud-africain contre l’apartheid n’est pas due essentiellement à Mandela (sans diminuer sa contribution majeure): une foule d’éléments y ont contribué, aussi bien dans ses dimensions nonviolentes que dans sa phase de lutte armée.

Mais ce qui lui appartient en propre, me semble-t-il (et dans ce cas, il s’agit d’une responsabilité personnelle que Mandela a jugé bon de prendre, même à l’insu pendant un temps de ses camarades de combat), c’est son rêve et sa réalisation remarquable (même si imparfaite, évidemment) d’une transition essentiellement pacifique et d’une réconciliation que bien peu croyaient possible entre les ennemis irréductibles depuis plusieurs générations. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer la « transition » en Afrique du Sud (malgré toutes ses limites évidentes) avec celles qu’on a faites au Zimbabwe (ex-Rhodésie du Nord), au Mozambique, en Algérie, etc.

Une autre contribution exceptionnelle de Nelson Mandela à notre monde est certainement sa volonté inébranlable de faire prévaloir le pardon, la réconciliation et la paix sur les récriminations perpétuelles, la vengeance et même sur la « justice » étroitement rétributive. À mon avis, la Commission Vérité et Réconciliation qui a fonctionné en Afrique du Sud n’est, en aucune façon, une contribution à l’impunité des dirigeants et responsables. Le démontrer ici exigerait un autre texte complet. Pour moi, Mandela rejoint ici Albert Camus qui, entre la « justice » (concept théorique) et sa mère (personne et réalité concrète), dans le contexte de la guerre d’Algérie, choisissait sa mère au grand scandale des « intellectuels » bien pensants.

Dans un autre domaine, Mandela lègue également un héritage inestimable à la postérité: celui d’une pratique exigeante (et d’une pratique victorieuse) de la nonviolence comme instrument de libération individuelle et collective. Certes, la victoire contre l’apartheid a aussi utilisé, en dernier recours et pendant une période (relativement) limitée, la violence (contre les biens de l’État) et la lutte armée. Mais la lutte du peuple sud-africain a été essentiellement nonviolente (pendant la plus grande partie du siècle, y compris durant ses dernières années avant la victoire: voir le boycott international contre l’Afrique du Sud, la création du Front Démocratique Uni en 1983, etc.).

Et la concrétisation de cette victoire (toute la négociation secrète entre le gouvernement blanc et Nelson Mandela encore prisonnier), de même que la phase de transition extrêmement critique entre la libération de Mandela et son élection comme premier Président noir en Afrique du Sud, ont été gérées selon les principes et les objectifs de la nonviolence, en dépit de tous les efforts (considérables) qui ont été faits, de part et d’autre, y compris dans les diverses factions noires, pour faire déraper le processus par une violence considérable. Pour les artisans de la nonviolence (théoriciens comme praticiens), l’apport de Mandela et de son combat en Afrique du Sud sont et demeureront très précieux, à l’échelle de ceux de Tolstoï, de Gandhi, de Martin Luther King, du Dalaï Lama ou de Aung San Suu Kyi.

Enfin (car je pourrais continuer encore longtemps), il est une autre dimension de Nelson Mandela qui a été (et restera peut-être) presque passée sous silence: sa propre démarche religieuse ou spirituelle et le rôle qu’elle a joué dans son évolution comme leader politique et dans ses choix (voir: Nelson Mandela, un chrétien discret). La raison pour laquelle je mentionne cette dimension de Mandela réside moins dans sa foi personnelle (quelle qu’elle ait été) que dans l’évolution de celle-ci vers une approche de plus en plus interreligieuse et humaniste.

Mandela était, selon moi, un exemple particulièrement réussi (j’allais écrire « abouti ») de cette nouvelle réalité spirituelle contemporaine, qui tout en puisant dans les diverses et très riches traditions religieuses des humains, les transcende pour privilégier l’approche spirituelle qui est commune à toutes ces traditions et que de nombreux contemporains areligieux ou même athées rejoignent sous le vocable d’humanisme.

En ce sens, Nelson Mandela est peut-être l’un des premiers « saints » de cette spiritualité humaine qui transcende les diverses religions. Un « saint » au sens véritable du mot, c’est-à-dire un être humain qui n’est pas du tout parfait (comme on le croit, à tort, trop souvent) mais qui repousse, à un degré exceptionnel, certaines dimensions essentielles de son humanité au point d’être spontanément pris ou proposé comme « modèle ». En lisant cela, lui-même rigolerait sans doute avec son humour légendaire, lui qui disait « Je ne suis pas un saint, mais un pécheur qui cherche à s’améliorer ».

(Publié dans Les 7 du Québec le 19 décembre 2013)

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