Helder Camara et Michel Quoist

Trésors retrouvés

DEUX DISCIPLES À RE-DÉCOUVRIR :

Helder Camara (1909-1999) et Michel Quoist (1921-1997)

 

Le hasard fait parfois bien les choses. De passage chez des amis militants que je n’ai pas revus depuis longtemps, je jette un coup d’œil sur leur bibliothèque et je tombe sur deux autobiographies, rédigées toutes deux sous forme d’entretiens avec un journaliste : celle de Dom Helder Camara qui répond aux questions de José de Broucker (Les conversions d’un évêque, Éditions du Seuil, 1977, 201 pages); et celle de Michel Quoist qui s’entretient avec Élie Maréchal (Dieu n’a que des désirs, Les éditions de l’Atelier, 1994, 313 pages). Deux livres que je m’empresse de leur emprunter!

Deux disciples exceptionnels de Jésus de Nazareth, l’un Brésilien et l’autre Français, qui tous deux auront influencé des chrétienNEs pas milliers sur tous les continents. Deux parcours extrêmement différents, et qui pourtant va les faire se rencontrer et devenir amis. Deux témoins de l’amour de Dieu pour l’Humanité, chacun avec leur charisme, leur style et leurs particularités.

Disons d’abord que les deux livres se lisent d’autant plus facilement qu’il s’agit effectivement d’entretiens rédigés sous forme de questions et de réponses. Mais dans les deux cas, les journalistes connaissent leur sujet presque mieux que les interviewés eux-mêmes, ce qui permet d’aller chercher toutes les informations pertinentes, même dans les coins les moins connus.

Par contre, la structure utilisée est totalement différente dans les deux livres : dans le cas de Dom Helder, on suit rigoureusement la chronologie à partir de l’enfance jusqu’à l’Archevêché de Recife; tandis que pour Michel Quoist, on le questionne plutôt de manière thématique (son succès d’auteur, sa vocation, sa vie de prêtre, sa participation à l’histoire de l’Église, ses voyages, et ses rapports à la prière).

Mais dans les deux cas, il s’agit d’une rencontre avec deux êtres absolument remarquables qui ont joué un rôle important dans l’évolution d’un christianisme dans lequel nous nous reconnaissons : une rencontre dont on ne sort pas indemne. Je n’essaierai pas ici de résumer toutes les richesses qu’on peut tirer de ces lectures, mais uniquement de signaler certains aspects qui m’ont particulièrement frappé; d’autres lecteurs auraient sans doute retenu des aspects différents. À vous de puiser directement à la source…

Dom Helder Camara

La vie de Dom Helder accompagne littéralement l’histoire et l’évolution du Brésil et de l’Église brésilienne au XXe siècle. Et si c’est l’évêque progressiste et défenseur de la justice pour les pauvres qu’on retient, il faut savoir que sa trajectoire sacerdotale ne le préparait aucunement au rôle qu’il allait jouer. Car Helder Camara a d’abord été un artisan du fascisme à la brésilienne, qu’on appelait là-bas le mouvement « intégraliste ». Et ce n’est pas par hasard que le livre s’intitule « Les conversions d’un évêque ». Un peu comme Mgr Romero, qui avait mérité sa nomination épiscopale par son appartenance aux milieux de la bourgeoisie de droite au Salvador, ce n’est que très graduellement que Dom Helder a « entendu la voix de son peuple » et qu’il s’est peu à peu converti aux exigences de la justice pour tous les « sans voix » et de la non-violence comme moyen privilégié pour y arriver.

Suivre la trajectoire de Dom Helder est une leçon pour beaucoup d’entre nous, qui voudrions que nos leaders, civils ou religieux, soient automatiquement des leaders visionnaires, courageux, solidaires des démunis et engagés au service de la « justice » telle que nous la concevons. La réalité est presque toujours bien différente : on ne devient souvent ces leaders visionnaires (que l’Histoire retiendra) que peu à peu, par des détours parfois surprenants, mais toujours parce que le service des autres (ou du bien commun) prime sur nos propres intérêts ou nos perspectives de carrière.

L’autre facette de Dom Helder que je voudrais souligner, c’est l’exceptionnelle humilité qu’on découvre tout au long des entretiens. Même si sa vie et son action l’ont manifestement placé au cœur d’événements très importants (il a bien connu plusieurs présidents brésiliens, de grandes figures culturelles de son pays, il a été l’initiateur et la cheville ouvrière de la première conférence épiscopale nationale dans le monde, puis de la première conférence épiscopale continentale, le CELAM, il était un ami de Paul VI, il a joué un rôle important au Concile sans jamais prendre la parole en assemblée plénière, il a été au cœur du mouvement pour « L’Église des pauvres », etc.), il est constamment convaincu de n’être qu’un petit ouvrier dans la vigne du Seigneur.

Deux exemples illustrent cette humilité réelle (ce n’est clairement pas une posture de « fausse humilité ») : le projet d’entretiens autobiographiques proposé par José de Broucker s’est d’abord heurté à beaucoup de réticences; et Dom Helder n’a finalement accepté que parce qu’il était convaincu que le projet n’aboutirait pas (ce qu’il avait à raconter ne présentait certainement pas l’intérêt que le journaliste semblait lui prêter). Et quand le manuscrit du livre lui a finalement été présenté, Dom Helder a refusé tout net qu’il soit publié (entre autres, parce qu’il avait parlé de plein de gens et de situations avec d’autant plus de liberté qu’il était convaincu que ce ne serait jamais publié!). Et il a fallu l’intervention de plusieurs amis brésiliens de confiance pour convaincre Dom Helder d’accepter finalement la publication.

De même, Dom Helder a toujours consacré, depuis ses années de séminaire, deux heures chaque nuit à la prière et à l’adoration. Et très souvent, il écrivait ses méditations. Mais il insistait pour que ces textes soient détruits ou ne soient pas publiés. Et il a fallu l’intervention de son directeur spirituel pour que ces textes puissent être dorénavant conservés, ce qui nous donne un accès privilégié à la spiritualité qui animait cette grande figure du christianisme latino-américain.

On pourrait ajouter tellement de choses! Mais qu’il suffise de dire que lire ces mémoires vivantes de Dom Helder est une manière fascinante de connaître l’Histoire du Brésil du XXe siècle (ce Brésil qui devient l’une des grandes puissances économiques et politiques du XXIe siècle, avec l’Inde, la Chine et quelques autres), d’avoir un aperçu de l’Église catholique latino-américaine (elle aussi, une force déterminante de l’Église du XXIe siècle), en plus de rencontrer un des grands témoins de Jésus de Nazareth de notre temps.

Michel Quoist

La vie de Michel Quoist, prêtre et écrivain français, est totalement différente. Orphelin de père à 13 ans, il entre sur le marché du travail dès l’âge de 14 ans. Et même si sa mère était croyante, ce n’est pas dans sa famille qu’il rencontre le Christ, mais bien à travers un copain de quartier membre de la JOC (Jeunesse ouvrière catholique). Et cette rencontre de l’AMOUR de Dieu à travers Jésus-Christ, vécue de manière intensément personnelle, ne le quittera plus jamais.

C’est cette rencontre de l’AMOUR qui le conduira au Séminaire (des vocations tardives, étant donné son cheminement inhabituel, ayant été sur le marché du travail pendant quatre ans avant de retourner aux études), au choix du sacerdoce (auquel il n’avait jamais pensé), à l’écriture (pour partager avec les jeunes, surtout, cet Amour qui le fait vivre) et à tous les autres engagements, nombreux, qu’il acceptera au cours de sa vie.

Auteur religieux à succès, selon la formule consacrée (plus de huit millions de livres vendus à travers le monde, traduits dans 27 langues), Michel Quoist n’a jamais voulu de cette carrière d’écrivain. En fait, il n’a toujours écrit ses livres que sur son temps libre, ses vacances, ayant toujours insisté pour mener un vie de prêtre « normale », dans son propre diocèse (au Havre), inséré « à la base », soit comme vicaire ou curé de paroisse, soit comme aumônier de jeunes (surtout dans les milieux d’action catholique). Et même quand il donnait des conférences et prêchait des retraites aux quatre coins du monde, il n’a jamais été libéré à plus que mi-temps de ses tâches « à la base », gardant ainsi son ancrage auprès des jeunes et des « gens ordinaires ».

C’est d’ailleurs cette proximité de la vie (la « vraie vie ») qui, selon lui, explique le succès de ses livres et de tout son travail pastoral. À partir du moment où il a rencontré ce Dieu AMOUR, il n’a eu de cesse de partager cet Amour avec tous ceux et celles qu’il rencontrait. Et s’il a toujours été remarquablement (et étonnamment pour moi, je dois l’avouer) fidèle à son Église (locale, nationale et internationale), même quand il en constatait (et déplorait, privément) les lacunes, les erreurs ou même les scandales, il ne s’est jamais laissé personnellement paralyser ou limiter par celle-ci au détriment de l’Amour libre et généreux à partager.

Les entretiens avec Michel Quoist sont essentiellement la rencontre d’une personne. On n’y trouvera ni l’Histoire de la France, ni même l’Histoire de l’Église française, contrairement aux entretiens avec Helder Camara. Sinon, de manière brève et occasionnelle, certains événements comme, la guerre 39-45, l’expérience des prêtres ouvriers ou le Concile Vatican II. Mais beaucoup plus encore qu’avec Dom Helder, le journaliste fouille les motivations et les convictions de son sujet, sa conception personnelle de Dieu, de la foi, de la religion, des sacrements, de l’Eucharistie, du sacerdoce, de la prière, etc. Il le pousse dans ses derniers retranchements, nous invitant ainsi à préciser nos propres positions sur ces divers sujets.

La religion de Michel Quoist en est une d’Amour et de liberté. Elle n’a de sens que si elle est rencontre de Quelqu’un, d’une personne réelle et bien vivante. Elle n’est pas une religion d’idées, de rites et encore moins d’obligations morales. Et la vie chrétienne, la prière, ne sont autres que cette rencontre de Dieu agie et vécue dans le quotidien le plus banal.

Rien ne traduit sans doute mieux cette conviction profonde de Michel Quoist que son livre Prières, vendu à lui seul à plus de 2½ millions d’exemplaires dans le monde. Car ces prières, qui l’ont d’abord fait connaître, sont elles-mêmes profondément enracinées dans la vie ordinaire. Comme il l’explique, ces prières ont toutes d’abord été vécues et priées avec des personnes concrètes de son entourage et dans sa propre vie personnelle. « Si nous savions écouter Dieu, toute la vie deviendrait prière. » Parmi les titres évocateurs de ces prières qui ont fait le tour du monde : « J’aime les enfants », « Téléphone », « Il m’a marché sur le pied », « Métro », « Prière devant un billet de cent francs », « La revue pornographique », « J’ai trouvé Marcel seul », etc.

Je pourrais continuer, ici aussi, pendant longtemps. Mais les entretiens avec Michel Quoist nous confrontent, de manière plus intime et immédiate que ceux avec Dom Helder, à notre quotidien de disciple de Jésus. Inspirés d’un même souffle de liberté et de justice, ils nous interpellent sur la vitalité de notre lien personnel avec ce Quelqu’un qui n’est qu’AMOUR et sur la place qu’occupe le « don de soi » pour les autres au nom de cet Amour.

( Publié sur le site du Réseau culture et foi, 19 juillet 2013)

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