« Avancez en arrière! »

J’emprunte mon titre à cette célèbre invitation des chauffeurs d’autobus de Montréal. Mais c’est pour traiter un sujet autrement important et compliqué : si l’avenir se trouve toujours «  en avant  », et non dans le repli sur un passé souvent enjolivé par la nostalgie (cet «  âge d’or  » qui n’a jamais existé!), se peut-il que les bons choix pour l’avenir s’inspirent, de nos jours, davantage d’une saine réappropriation du passé que de la fuite effrénée (et prétendument inévitable) qu’on nous propose vers l’avant?

Cette réflexion se situe dans le prolongement de plusieurs textes publiés auparavant : La place de l’informatique dans nos vies, États d’âme…, Faut-il être catastrophiste?, La technologie: aide ou piège?, Simplicité volontaire, information et culture, La simplicité volontaire et les « nouvelles technologies de l’information et de la communication » (NTIC), etc.

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 Je me suis souvent donné comme critère de discernement que «  l’avenir est toujours en avant, jamais dans un retour en arrière  ». Et cette conviction m’a généralement très bien servi. Je n’ai pas l’intention de la renier.

Mais de quoi doit être fait cet «  en avant  »? C’est là que se situe ma réflexion d’aujourd’hui.

Pour bien des gens (la vaste majorité, je crois), cet «  en avant  » est irrépressible : quoi qu’on veuille ou quoi qu’on fasse, l’avenir va s’imposer à nous et nous sommes, face à lui, aussi impuissants qu’un fétu de paille face à un tsunami.

Et cet avenir est fait de tous les «  possibles  » que l’être humain a découverts jusqu’ici ou découvrira par la suite. L’avenir est subi comme une sorte de fatalité : tout ce qu’il est possible de faire se fera, sans qu’interviennent vraiment, dans les décisions prises, d’autres forces ou critères que ceux du «  marché  » et de la rentabilité.

Dans cette conception de l’avenir, ma réflexion n’a aucun sens puisque nous n’avons aucun pouvoir (réel) de choix sur ce qui nous attend « en avant ».

Mais pour moi, l’être humain peut (même si c’est difficile et à contre-courant) et doit choisir de quoi l’avenir sera fait. Bien sûr, des forces nombreuses et considérables vont contribuer à façonner ces choix : les forces économiques, sociales, scientifiques, politiques et religieuses, pour ne nommer que celles-là. Mais à travers tous ces jeux et rapports de forces, l’être humain doit apprendre, individuellement et collectivement, à faire et à exercer ses choix.

En ce sens, il faut pour moi refuser clairement que « tout ce qui est possible se fasse ». Il faut sortir de ce sentiment d’impuissance et de fatalité face à l’avenir. Il faut retrouver le pouvoir (beaucoup plus grand qu’on ne le croit généralement) qu’on a sur nos vies, individuelles d’abord, mais évidemment collectives aussi.

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Et c’est là, dans cet espace de choix, qu’intervient la réflexion que je veux proposer : sans renier les avantages des nouveaux « possibles », se peut-il qu’il soit plus sage, à cette étape-ci de l’histoire humaine, de « faire une pause » en quelque sorte, pour prendre le temps de « discerner, s’approprier et digérer le meilleur du passé » au lieu de se laisser entraîner dans la course toujours plus folle vers la nouveauté et la plus grande disponibilité de et accessibilité à… tout?

Se peut-il qu’à ce moment-ci, le meilleur choix de contenu pour cet « en avant » soit de revenir sur notre passé, récent ou plus ancien, pour en identifier les trésors et voir comment on pourrait les remettre à l’ordre du jour du présent et de l’avenir? Se peut-il que certaines richesses ou sagesses du passé soient plus importantes et prioritaires que bien des « possibles » de l’avenir? Et qu’il soit tout simplement bête et absurde de s’en priver sous prétexte qu’elles sont du passé?

Bref, se peut-il qu’il faille choisir de ralentir, sinon parfois même de stopper, cette « fuite en avant », souvent sans autre but ou destination qu’elle-même, qui nous tient lieu d’avenir?

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L’aventure humaine en est rendue à une étape totalement inédite de son histoire. On le constate sur les plans démographique et écologique : pour la première fois de son histoire, l’humain s’est tellement multiplié que son impact cumulatif sur la planète Terre met en péril sa propre survie collective. Mais on le constate également sur le plan des découvertes et des « progrès » technologiques et scientifiques : non seulement ceux-ci se sont multipliés à la manière des humains mais ils se sont également accélérés de manière exponentielle, nous donnant maintenant accès à des univers et à des possibilités quasi innombrables et jusqu’à récemment insoupçonnés.

Or l’être humain est « fini », limité. Comme la planète Terre. Et nous continuons, nous les humains, à faire comme si nous ne l’avions pas encore compris. Ou plutôt, je le crois profondément, comme si nous ne voulions pas (encore) l’accepter.

Si bien que nous continuons à courir et à nous laisser entraîner, à tous les niveaux et dans tous les domaines, vers le « toujours plus » : plus de choses, de connaissances, de possibilités, de découvertes, de créations, etc. Une course sans fin, bien sûr. Mais surtout une course inévitablement frustrante, qui met en évidence toujours plus ce qui nous manque que ce que nous avons déjà. Et une course qui ne peut qu’être de plus en plus lourde à (sup)porter et épuisante à suivre. Sans compter la confusion et le stress qu’entraîne inévitablement la surabondance des choix possibles.

Bref, la recette parfaite pour la démission, l’impuissance et le cul-de-sac! Est-ce vraiment là l’ »en avant » que nous souhaitons pour nous et pour nos enfants?

(à suivre…)

(Publié dans les 7 du Québec le 21 novembre 2013)

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